Depuis plusieurs mois, une part importante de la population en Israël témoigne d’un sentiment d’étrangeté : une déconnexion intérieure, une forme de vide ou d’indifférence apparente face aux événements tragiques. En clinique, nous appelons cela l’anesthésie émotionnelle ou, plus techniquement, la dissociation péritraumatique.

1. La Sidération : Le concept de Ferenczi
Sándor Ferenczi, l’un des pionniers de l’étude du trauma, expliquait que face à une menace trop brutale pour être élaborée, le psychisme subit une « sidération ».

« L’âme se retire du corps pour ne pas sentir la douleur. » — Sándor Ferenczi

Cette mort apparente de l’émotion n’est pas une perte de sensibilité, c’est une stratégie de sauvegarde. Le moi se fragmente pour isoler la douleur et permettre au reste de la personnalité de continuer à fonctionner : aller au travail, s’occuper des enfants, assurer le quotidien à Tel Aviv.

2. La Théorie Polyvagale et le « Figement » (Freeze)
D’un point de vue neurobiologique, le Dr Stephen Porges (Théorie Polyvagale) explique que notre système nerveux possède un troisième mode de réponse, au-delà du combat ou de la fuite : l’effondrement vagal dorsal.

Quand nous ne pouvons ni fuir la menace, ni la combattre physiquement, notre système nerveux débranche la prise. C’est l’hypotonie, le ralentissement cardiaque et l’émoussement affectif. C’est ce que vivent beaucoup de nos patients : un corps présent, mais un esprit qui semble être ailleurs, protégé derrière une vitre épaisse.

3. La Désensibilisation comme Armure
Le psychiatre Robert Jay Lifton, qui a beaucoup travaillé sur les survivants de catastrophes, parlait de désensibilisation psychique. Il expliquait que pour survivre dans un environnement où la mort et l’horreur sont omniprésentes, l’individu doit cesser de ressentir pour ne pas être anéanti.

« La désensibilisation est une forme d’anesthésie nécessaire pour maintenir l’intégrité de la structure psychique sous une pression extrême. » — Robert Jay Lifton

4. Le risque du Destin (Clin d’œil à Jung)
« Ce que nous ne ramenons pas à la conscience finit par nous revenir sous forme de destin ».
Si nous n’arrivons pas à conscientiser les événements difficiles et à y mettre des émotions, ils seront refoulés dans notre inconscient , mais ce refoulement n’est que temporaire il finira par s’exprimer d’une manière ou d’une autre et sans cesse jusqu’à que nous puissions enfin comprendre et y poser des mots, cependant en temps de guerre cette anesthésie est utile dans l’immédiat, elle ne doit juste pas devenir un état permanent.

L’enjeu dans des pays en guerre ou en « post-guerre » comme en Israël, est de permettre une réassociation douce. Il ne s’agit pas de forcer le ressenti, mais de recréer une enveloppe de sécurité (ce que Winnicott appelait le holding) pour que les émotions puissent, le moment venu, retrouver leur place sans nous submerger.

Si vous vous sentez coupé, ne vous jugez pas. Votre psychisme est simplement en train de déployer son armure la plus sophistiquée. Le retour à la vie sensible se fait par de petits pas : la parole, le lien social et la reconnaissance de ce mécanisme.

Eric Leeman
Psychologue & Thérapeute (NLP & Mindfulness)
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